Il y a des documents administratifs qu'on n'imagine pas passionnants. Presque tous. Même quand ils sont historiques.
Le capitulaire de Villis parle de forgerons, d'orfèvres, de charpentiers, de savonniers, de boulangers, de brasseurs et de mineurs. Il règle la chasse, la boucherie, les tissus, l'enseignement, et même l'autorité de la reine.
Et au milieu de tout ça, il énumère quatre-vingt-quatorze plantes.
Le capitulaire De Villis est probablement le premier texte officiel qui décrit ce que doit être un jardin. Pendant tout le Moyen Âge, il servira de référence.
Un règlement de propriétaire, pas une loi
Son nom complet est Capitulare de villis vel curtis imperii, le capitulaire concernant les domaines et les cours de l'empire. Il date de la fin du VIIIe ou du début du IXe siècle, et compte soixante-dix articles, les fameux capitules.
Un détail permet de le dater un peu mieux : le texte dit imperii, l'empire, et non regni, le royaume. Il a donc probablement été rédigé après le couronnement impérial de Charlemagne, à Noël 800.
Il s'adresse aux villici, les gouverneurs des domaines royaux, et son application est contrôlée par les missi dominici, les envoyés du maître.
Un point que beaucoup d'articles oublient
Ce n'est pas une loi générale sur l'agriculture du royaume. C'est un règlement domestique, destiné aux terres de la couronne. Charlemagne n'organise pas le jardin du paysan franc. Il organise le sien.
Et il ne l'a probablement pas écrit lui-même. Un texte qui traite à la fois de vénerie, de médecine, de botanique, de tissage et de comptabilité ne sort pas d'une seule tête. C'est une œuvre collective, et les spécialistes penchent aujourd'hui pour une compilation dirigée par Alcuin, un lettré anglo-saxon qui accompagnait la cour.
Pourquoi le pouvoir s'intéressait-il aux carottes ?
C'est la vraie question, et la réponse en dit long sur l'époque.
Parce que le domaine, c'était le budget de l'État
Il n'existait pas d'impôt régulier au sens où nous l'entendons, ni d'économie monétaire développée. Le souverain ne vivait pas d'un trésor public : il vivait de ses terres. Bien gérer les domaines n'était donc pas une question d'intendance, c'était une question de finances publiques.
Parce que la cour se déplaçait
Le pouvoir carolingien était itinérant. L'empereur et sa suite passaient d'un domaine à l'autre, et consommaient sur place. Chaque villa devait être capable de nourrir subitement plusieurs centaines de personnes quand la cour arrivait. Sans envoyer de mail au préalable. Un domaine mal tenu, c'était une cour affamée.
Parce qu'il n'y avait ni pharmacie ni chaîne d'approvisionnement
Se soigner voulait dire cultiver ses remèdes. S'habiller voulait dire cultiver ses fibres et ses colorants. Manger voulait dire produire. Les trois fonctions du jardin, nourrir, soigner, habiller, ne sont pas une jolie formule : c'est une condition de survie.
Et parce que Charlemagne voulait mettre le monde par écrit
Le capitulaire appartient à ce qu'on appelle la renaissance carolingienne. On recopie, on compile, on normalise, on rassemble le savoir antique dispersé dans les monastères. La liste du chapitre 70 n'est d'ailleurs pas une innovation : elle reprend largement des sources anciennes, Pline en tête, disponibles dans les bibliothèques de l'époque.
Autrement dit, ce texte est aussi un geste politique. Écrire ce qui doit pousser, c'est affirmer qu'on contrôle le territoire jusque dans ses plates-bandes. Ça vient quand même du type qui a inventé l'école, ne l'oublions pas.
Trois jardins, trois fonctions
Le capitulaire distingue clairement trois espaces, et c'est la première fois que les jardins sont ainsi nommés et définis.
- L'herbularius, le jardin des simples. Plantes médicinales, aromatiques et condimentaires. La distinction entre remède et assaisonnement n'a pas beaucoup de sens à l'époque : la plupart des plantes servent aux deux.
- L'hortus, le potager. Littéralement l'enclos. C'est le jardin nourricier.
- Le viridarium, le verger. Le vergier en vieux français, planté aussi de vigne, de charmille et de buis. Il peut évoluer vers le jardin d'agrément, mais il doit quand même garder une utilité nourricière. Faut pas déconner.
Les herbes : soixante-treize plantes
C'est la partie la plus fournie de la liste, et de loin.
On y trouve des noms que vous avez sans doute au jardin : sauge, fenouil, menthe, romarin, sarriette, anis vert, carvi, estragon, cumin, rue, roses et lis.
D'autres sont devenues nettement plus rares : livèche, aurone, guimauve, fenugrec, menthe pouliot, barbarée, cataire, épurge, dictame de Crète.
Cette liste mélange allègrement ce que nous séparons aujourd'hui. Les roses et les lis ne sont pas là pour faire joli : ils sont des plantes médicinales à part entière. Le fenouil assaisonne et soigne. La menthe parfume et permet de digérer.
Les arbres fruitiers : seize espèces
Là, la liste est précise, et le capitulaire demande plusieurs exemplaires de chacun.
Noyer, noisetier, pommier, poirier, prunier, sorbier, néflier, châtaignier, pêcher, cognassier, amandier, mûrier, laurier, pin, figuier, cerisier.
Deux choses sautent aux yeux.
D'abord, l'ambition climatique. Figuier, amandier, pêcher, laurier : ces arbres ne poussent pas partout dans l'empire. Mais l'empire s'étendait de l'Allemagne à l'Espagne, et le texte vaut pour tout le monde.
Ensuite, les absents d'aujourd'hui. Le sorbier et le néflier ont quitté nos vergers, alors qu'ils y étaient obligatoires. Leurs fruits ont un défaut rédhibitoire pour nous : il faut les blettir, c'est-à-dire attendre qu'ils ramollissent après les premières gelées, avant de pouvoir les manger. Une contrainte parfaitement acceptable quand on n'a rien d'autre en décembre, beaucoup moins quand le supermarché vend des fraises toute l'année.
Quant au pin, il est là pour ses pignons. Et le mûrier, qui figure bien parmi les fruitiers, pour ses mûres : on les mangeait, et on en tirait aussi un colorant. La soie, elle, n'arrivera en France que sept siècles plus tard.
Les plantes textiles et tinctoriales : cinq espèces
C'est la partie la plus oubliée, et celle qui raconte le mieux l'époque.
Le lin et le chanvre fournissent les fibres. La guède, aussi appelée pastel, donne le bleu. La garance donne le rouge. Et le chardon à foulon, la cardère, sert à peigner le tissu.
Un domaine devait donc pouvoir habiller ses gens de bout en bout : cultiver la fibre, la filer, la teindre, la finir. Aucune de ces étapes ne dépendait d'un fournisseur extérieur.
« Nous avons pris l'habitude de penser le jardin comme un complément. Pour eux, c'était l'infrastructure. »
Et puis il y a la joubarbe
Le chapitre 70 se termine par une instruction au jardinier : qu'il fasse pousser de la joubarbe sur le toit de sa maison.
Sempervivum tectorum, la joubarbe des toits. Une plante grasse qui s'installe dans le moindre creux, résiste à la sécheresse et ne demande rien à personne.
Pourquoi sur le toit ? Parce qu'on la croyait capable de protéger la maison de la foudre.
Voilà un texte impérial qui organise la boucherie, les impôts en nature, la justice domaniale et l'enseignement, et qui s'achève sur une superstition. Je trouve ça juste super. On devrait enseigner ça à l'école : les textes témoignent de leur époque. Quelqu'un rigolera bien un jour sur nos 49.3.
Ce qu'il en reste
Un seul manuscrit d'origine a survécu. Il est conservé à la bibliothèque Herzog August de Wolfenbüttel, en Basse-Saxe, et compte une quarantaine de pages.
Côté jardins, plusieurs reconstitutions existent et se visitent : l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, le jardin carolingien de Melle dans les Deux-Sèvres, le jardin monastique de Tusson en Charente. Leur tracé s'inspire souvent du plan de l'abbaye de Saint-Gall, en Suisse, qui date du IXe siècle.
Et il reste surtout cette liste, qui continue de circuler douze siècles plus tard.
On ne sait pas bien dans quelle mesure elle a été appliquée. Les capitulaires disaient ce qui devait être, pas nécessairement ce qui était. Mais quelqu'un, à un moment, a pris la peine d'écrire qu'un empire a besoin de sauge, de garance et d'un néflier, dans chaque jardin.
Ça me paraît une assez belle idée du pouvoir.


